T’étais pas un saint, Papa. Je me souviens quand nous étions gosses et que tu nous enfumais tous les trois avec tes cigarillos nauséabonds, à l’arrière de la voiture, les vitres fermées … Tu parles d’un égoïste ! Et grognon comme pas deux. Tu râlais pour un oui ou pour un non, et même parfois pour moins que cela. Sans qu’on comprenne pourquoi, et sans un mot d’explication, on était partis pour trois jours avec l’image et sans le son ! Et maniaque avec cela : les rares fois où tu me prêtais la voiture – la petite Polo verte – si j’avais le malheur de laisser quelque chose traîner, c’était la toute grosse engueulade ! Et puis têtu comme une mule ! Quand t’avais une idée en tête, on pouvait toujours danser sur la tête  pour te faire changer d’avis …  Autant pisser dans un violon ! Curieux comme une fouine, aussi. Les soirs où je sortais, je savais que le lendemain, j’étais bon pour l’interrogatoire en règle : « Avec qui j’étais, et où j’étais allé, et ce que qu’on avait fait … Et patati et patata ! » C’était l’inquisition… Et puis, t’avais tes têtes ! Quand t’avais pris quelqu’un en grippe, tu ne savais vraiment pas le cacher…

En fait, quand je te dis tout cela, Papa, j’ai un peu l’impression que c’est de moi que je parle. C’est vrai, je suis ton portait tout craché, comme dit Catherine ! T’étais mon modèle … Heureusement, pas seulement pour tes petits travers ! Car t’avais des qualités aussi. Et pas un peu ! Et j’espère que j’en ai hérité aussi de quelques unes. Mais je préfère ne pas en parler, aujourd’hui. Par pudeur, sans doute. Cela aussi, ça nous ressemble, toi et moi, la pudeur.  Tous ces mots qu’on ne s’est pas dit, toutes ces fois où on ne s’est pas serrés dans les bras, juste par pudeur, pour ne pas montrer notre fragilité…

Oui, t’étais mon modèle. J’ai marché sur tes traces… Comme toi, je suis parti en Afrique à 23 ans. Oh ! Je sais … Je ne suis pas resté aussi longtemps que toi, mais quand même assez longtemps pour me donner le goût de l’aventure, des grands voyages et des pays lointains ! Tout ça, c’est à toi que je le dois.

Je pense que tu aurais été fier de moi, Papa. En fait, je sais que tu étais fier de moi ! Tu ne pouvais pas me le dire, emprisonné dans ta bulle de silence, la tête toute en désordre. Mais cette fierté, je la lisais dans ton regard quand tu plongeais tes yeux dans les miens; et c’était ça aussi que tu voulais me dire quand ta main tremblante serrait la mienne si fort, à chaque fois que j’arrivais ou que je repartais vers mes lointaines destinations. Tu ne voulais pas la lâcher…

Je suis désolé de n’avoir pas été plus présent, à tes cotés, tout au long de ces 27 années de galère, et d’avoir laissé toute la charge de veiller sur toi sur les épaules de Maman et de mes frères. Mais je sais que tu approuvais mes choix.

Aujourd’hui, je veux que tu saches que, moi aussi, je suis fier de toi, Papa.

Et je suis content de t’avoir eu comme Papa.

3 réponses à « T’étais pas un saint, Papa ! »

  1. Oui Papy c’était tout ça !!!! Et plus encore. Je suis heureuse de l’avoir connu, heureuse de l’avoir aimé, heureuse d’avoir eu des moments à nous. « Let it go » dit-on, donc je dois aussi accepter qu’il soit parti pour un dernier voyage . Je ne vous oublierai pas d’aussi tôt. Je vous aimais.

  2. Non, pas un saint,un homme,tout simplement !
    Frappé dans sa dignité,humilié,muré dans son silence et toujours soucieux de ne pas trop demander à son entourage.
    Il me restera de lui,ces simples mots,si difficilement formulés,mais avec quel regard ! : « Merci,merci bien ! »
    Ces mots, je les reprends à mon compte,pour les adresser à JP, pour ce bel hommage, et à Catherine,pour son affection et sa présence aussi douce qu’efficace aux moments les plus durs.

    1. C’est bien qu’il t’ai dit cela, Maman. C’est qu’il réalisait bien tout ce que tu as fait pour lui. Jusqu’au bout du monde, comme dit Luna …

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