Une qui a dû avaler de travers en prenant son petit déjeuner le 14 février 2013, c’est la responsable de la communication chez Nike South Africa, Madame Seruscka Naidoo. Ce matin-là, elle a découvert avec stupeur, sur son smartphone, la nouvelle sensationnelle qui était en train de faire la une de toutes les chaînes d’informations sud-africaines et même du monde entier : Oscar Pistorius avait assassiné sa petit amie, le top model Reeva Steenkamp, la nuit de la Saint-Valentin, en lui tirant à bout portant quatre balles de gros calibre à travers la porte de la toilette attenante à leur chambre à coucher.
Ça la foutait mal pour Nike, jugez plutôt : ils venaient de lancer, à peine quelques semaines auparavant, une campagne publicitaire mondiale intitulée « weapon » qui représentait, parmi d’autres grandes stars internationales, l’athlète paralympique sud-africain en pleine action sur ses startings blocs, avec la mention « I am the bullet in your chamber » (Je suis la balle dans ta chambre). Elle a dû se pincer, Madame Naidoo, se dire qu’elle cauchemardait, que c’était une très mauvaise blague, cynique au possible. Mais non, hélas, tout cela était bien réel, on était le jour de la Saint-Valentin, pas le 1er avril. Dans les heures et les jours qui avaient suivi, ça avait été le branle-bas de combat chez Nike pour retirer l’affiche et l’annonce de tous les panneaux, de toutes les chaînes télé, de tous les bandeaux internet, bref stopper la campagne « weapon » coûte que coûte ! Heureusement, ils disposaient d’une certaine expérience en la matière, les gars de chez Nike, pour ce qui est de détricoter une campagne publicitaire, suite à l’affaire Tiger Woods, quand on avait découvert qu’il trompait sa femme depuis dix mois, et plus récemment encore avec l’affaire Lance Armstrong, quand on avait découvert qu’il trompait le monde entier depuis dix ans. Et c’est ainsi que moins de cinq jours plus tard, Nike annonçait la rupture de leur contrat avec l’athlète sud-africain. Peu importait qu’il clamât son innocence.
Elle n’était pas la seule à avoir failli s’étrangler au petit déjeuner, Madame Naidoo. La nouvelle tragique du drame avait littéralement secoué tout le pays.
Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de vous présenter Oscar Pistorius. Rappelons juste les faits marquants des JO de Londres en 2012 en ce qui le concerne : double médaillé d’or aux épreuves paralympiques, il avait en outre réussi l’exploit d’atteindre les demi-finales du 400 mètres de l’épreuve courue avec les athlètes valides, une performance inouïe pour un double amputé. Le golden boy sud-africain, porte-drapeau de son pays lors de la cérémonie de clôture des jeux, était devenu un héros national, adulé par la nation arc-en-ciel tout entière, mais aussi – et peut-être même surtout – un modèle pour tous les athlètes handicapés du monde entier.
Quant à Reeva Steenkamp, elle venait d’être élue par le magazine FHM, quelques jours à peine avant sa disparition tragique, l’une des 100 femmes les plus sexy du monde. Le top model était devenue le visage (et le corps) de la marque de cosmétique américaine Avon et on ne comptait plus ses apparitions en couverture des magazines de mode et de vie féminine. Oscar et Reeva, qui « sortaient ensemble » depuis près de trois mois (bien que vivant séparément), étaient devenus le couple le plus glamour d’Afrique du sud. On les voyait partout, en particulier dans les soirées mondaines et les cocktails branchés de Jobourg ou du Cap. C’était du pain béni pour les paparazzis qui spéculaient déjà sur de prochaines fiançailles. La machine bien rôdée de la presse « people » ronronnait tranquillement, en ce début d’année 2013, jusqu’à ce « tragique accident », comme avait déclaré Pistorius au juge d’instruction chargé de mener l’enquête. Elle allait durer un peu plus d’un an, l’enquête, et c’était finalement le 3 mars 2014 que le procès avait débuté à la 6ème chambre de la Haute Cour de Pretoria.
Les audiences se sont finalement achevées le 6 août dernier par les plaidoiries finales de la partie civile et de la défense. Le procès aura donc duré cinq mois, mais les débats ont été régulièrement interrompus pour de multiples raisons, techniques ou légales. Et heureusement, je trouve. Parce que le pays, qui traverse déjà une mauvaise passe économique, aurait pu perdre encore davantage de plumes sans ces jours « de relâche ». C’est que la population toute entière s’est passionnée pour ce procès. C’est bien simple, on ne parlait que de cela ! Je n’irai pas jusqu’à dire que tout s’est arrêté brutalement mais, quand même, il est clair que le pays a fonctionné au ralenti durant les jours d’audiences. Dans les entreprises, les employés s’agglutinaient autour du poste de télévision de la cantine pour suivre les débats retransmis en direct à la télévision, ou faisaient semblant de travailler en écoutant la retransmission radio grâce à une oreillette discrètement cachée sous les rastas … Les réseaux sociaux ont chauffé à blanc ! Ça a tweeté ferme, croyez-moi ! Selon l’agence BrandsEye, spécialiste en communication et analyse des réseaux sociaux, on a enregistré plus de deux millions et demi de tweeds par jour à propos du procès Pistorius durant les journées de grandes audiences. L’absentéisme dans l’administration a atteint des sommets inégalés, les certificats de complaisance ont explosé, la rentabilité des entreprises a chuté. Ceux qui ne pouvaient suivre les débats en direct, les écoutaient le soir, ou durant la nuit, sur la chaîne spéciale « Oscar Pistorius Trial », créée tous spécialement pour l’occasion, et qui repassait en boucle, 24 heures sur 24, les débats au tribunal, les commentaires des journalistes et les analyses des experts. Ils arrivaient au bureau le lendemain avec des valises sous les yeux, les gars, et carburaient au café pour tenir bon jusqu’au soir. Bref ! L’Afrique du sud a été frappée de plein fouet par ce que j’appellerais « la Pistorite aigue », et que les analystes économiques ont intitulé plus sobrement « the Oscar effect » …
Le public s’est passionné pour les débats, disais-je. Les avocats des deux parties sont devenus de véritables stars. Désormais, on se les arrache pour les soirées mondaines de la jet set sud-africaine. On ne compte plus les parodies rap des réparties de l’avocat de la défense, Barry Roux. Si cela vous intéresse, voici un lien qui vous donnera un aperçu des 10 parodies les plus populaires ! Il était déjà une star du barreau sud-africain, il l’est aussi maintenant, involontairement, du show biz … Quant au procureur, Gerrie Nel, sa ruse, sa férocité, sa hargne à ne rien lâcher, son application méthodique à ouvrir des brèches dans chaque déposition des témoins de la défense, et à les exploiter ensuite jusqu’à déstabiliser les témoins complétement, auront époustouflé ou écœuré, selon que l’on était ou non du côté de Pistorius. Mais, bien entendu, c’est surtout lui, Oscar Pistorius, qui a trinqué. Gerrie Nel s’est acharné sur lui comme un chat jouant avec une souris, mettant en évidence aux cours de son très long interrogatoire de nombreuses inconsistances dans ses déclarations, obligeant Pistorius à se contredire et à blâmer ses propres avocats à plusieurs reprises. On dit déjà que les méthodes de Gerrie Nel feront école et seront analysées et disséquées dans les cours de droit des académies sud-africaines pendant de longues années.
Quant à la belle Reeva, on a pu découvrir au cours des débats qu’elle n’avait rien d’une « blonde » au sens parodique du terme. On la savait déjà brillante étudiante diplômée en droit de l’Université du Cap, on a aussi découvert, en particulier à la lecture de ses échanges de SMS avec sa famille, ses amis, et surtout avec Oscar Pistorius, une femme engagée socialement, hyper professionnelle, sensible, et passionnée. Mais c’était une texteuse, la Reeva ! ‘Te djeu ! Elle analysait tout. En particulier, elle décortiquait ses moments avec Oscar, lui envoyait un petit compte rendu après chaque soirée, et il en prenait pour son grade plus souvent qu’à son tour. C’était des messages d’amour, certes, mais elle se plaignait quand même souvent qu’il ne l’avait pas traitée tout à fait comme elle l’aurait voulu à tel ou tel moment, lui répétait qu’elle avait aussi eu une vie avant lui, qu’il devait la respecter et respecter ses amis et patati patata… Mais le texto qui a évidemment marqué le plus les esprits, c’est ce petit bout de texte envoyé à Oscar, quelques jours avant le drame où elle lui disait: « Tu me fais peur, parfois, à la façon dont tu me parles, et à la façon dont tu réagis ». Cette petite phrase, bien anodine en apparence, apparaît a posteriori comme prémonitoire des terribles événements qui allaient se dérouler le 14 février…
Si Reeva morte est apparue peu à peu comme la femme idéale au cours du procès, l’aura d’Oscar Pistorius, s’est par contre étiolée au fur et à mesure des débats. On peut dire qu’il est tombé de son piédestal. Et comme il était très haut, la chute n’en a été que plus brutale. L’image lisse de l’athlète qui avait réussi magistralement à transformer son handicap physique en atout a été fortement écornée, audience après audience. Plus les jours passaient, moins on voyait de petites midinettes s’agglutiner à l’entrée du tribunal dans l’espoir d’un selfie avec leur idole déchu. Et pour cause… L’Oscar qu’on connaissait, ou qu’on croyait connaître, en cachait un autre : narcissique, égocentrique, jaloux comme un tigre, machiste, irritable, irrespectueux de la police et de l’ordre public, se croyant au-dessus de lois, notamment au volant de ses bolides, complétement paranoïaque, et obsédé par les armes, au point d’en posséder toute une collection chez lui (y compris des armes lourdes interdites aux civils). Mais le plus pathétique aura sans doute été son attitude au tribunal. Il faisait peine à voir… Bien loin de l’image du superman qu’il était parvenu à imposer au public, il pleurnichait, hoquetait et larmoyait lorsqu’il était cuisiné par le procureur Gerrie Nel. Ses avocats se voyaient contraints de demander sans cesse des reports ou des ajournements de séance pour lui permettre de se recomposer. Il vomissait son petit déjeuner à chaque fois qu’une photo un peu gore de la victime ou des lieux de « l’accident » était exhibée, ou lorsque le médecin légiste décrivait l’état de la victime post mortem. Les femmes de ménage en ont eu vite marre de devoir passer la serpillière en-dessous de son banc et, après quelques jours, on lui a collé d’office un petit seau vert pour le reste du procès. Juste au cas où… Et à l’issue des plaidoiries, on est bien obligé de conclure qu’il est soit une crapule finie, une brute épaisse, un salaud de la pire espèce, ou bien … le dernier des imbéciles.
Car voilà : les plaidoiries achevées, il faut bien reconnaître que ni l’une ni l’autre des deux thèses en présence n’a pu être balayée de manière décisive par la partie adverse. La défense soutient que Pistorius est sorti sur le balcon de la chambre à coucher, à 3 heures du matin, pour y prendre un ventilateur vu la chaleur suffocante qui régnait dans la chambre. En y retournant, il aurait entendu du bruit dans la salle de bain, aurait cru à un intrus, s’y serait précipité sur ses moignons, arme au poing et aurait tiré comme un malade à travers la porte avec les conséquences que l’on sait. Franchement, comment pourrait-on croire à une telle histoire ? C’est tellement invraisemblable. Il n’aurait même pas pensé à demander : « C’est toi chérie ? », avant de vider son arme ? C’est du grand n’importe quoi, si vous voulez mon avis…
Ceci dit, la partie civile n’a pas tout à fait convaincu non plus. Durant tout le procès, la thèse de l’accusation aura été celle d’une violente dispute au cours de la nuit, à la suite de laquelle Oscar aurait volontairement assassiné Reeva, et de sang-froid. Pourtant, même si Pistorius a bien révélé de petits travers tout au long du procès, comme je l’expliquais plus haut, il n’a apparemment jamais encore levé la main sur une femme, ni sur quiconque d’ailleurs, et jamais non plus menacé quiconque d’une arme, et a fortiori tiré. Menacer, élever la voix sur ses petites amies, oui ! Mais frapper ou tirer, non … Donc, la thèse de la partie civile ne semble pas tenir la route non plus… Il lui manque un mobile …
Madame Thokozile Masipa, la frêle petite juge de 66 ans, toute discrète lors des débats, qui osait à peine interrompre de sa petite voix fluette les avocats, ou les témoins à la barre, pour leur demander de préciser ou de de répéter une phrase, doit se sentir bien seule à présent. Car tout repose sur elle, puisqu’il n’y a pas de jury dans les affaires criminelles en Afrique du sud. Mais, si vous voulez mon avis, elle n’a pas tous les éléments en main pour trancher la petite juge Masipa. Parce que toute la vérité n’a pas été dite sur cette affaire durant l’instruction et le procès qui a suivi. Et, à mon avis, si toute la vérité n’a pas été dite, c’est parce que on n’a pas posé les bonnes questions…
Quelles questions, me direz-vous ? Et bien figurez-vous que, durant toute l’instruction et durant tous les débats à la cour, il y a un sujet dont on n’a jamais parlé : le sexe ! N’allez surtout pas me prendre pour un obsédé de la chose, mais je pense que ce pourrait être un élément déterminant. On a dépecé ce qui restait du corps de Reeva pour voir quelle trajectoire les balles avaient suivies, quelle positon elle occupait quand elle s’était réfugiée dans la toilette, si elle s’était relevée durant les tirs, si elle avait pu crier, laquelle des quatre balles l’avait effectivement tuée (NB : la troisième, apparemment); on lui a examiné les entrailles pour voir ce qu’elle avait ingurgité ce soir-là et vers quelle heure, mais on a apparemment oublié d’aller voir un peu plus bas s’il y a avait eu de l’action de ce côté-là. Pardonnez-moi cette question triviale, mais c’est crucial, je trouve … Du coup, on ne sait pas « s’ils l’ont fait » ce soir-là ! On sait qu’elle avait amené un petit cadeau de saint-valentin pour Oscar (déposé au pied du lit avec instruction formelle de ne l’ouvrir qu’au matin), on sait qu’elle a eu une petite fringale à deux heures du mat et est allée se servir au frigo, mais on ne sait pas s’ils ont couché ensemble ! C’est dingue, non ? D’ailleurs, on ne sait même pas s’ils l’ont jamais fait !!! Car dans tous ses textos enflammés, Reeva en parlait beaucoup d’amour, mais jamais de faire l’amour… Bizarre non, pour un jeune couple soi-disant amoureux, qui se connaissait depuis trois mois à peine. À leur âge, quand même, ça se fait … Et encore plus bizarre que personne n’ai pensé à poser la question à Oscar.
Selon moi, ce n’est donc peut-être pas un hasard si le drame (ou le meurtre ?) s’est déroulé la nuit de la Saint-Valentin. Car c’est peut-être précisément cette nuit-là que lui, Oscar, ou elle, Reeva, avaient attendu et espéré pour « leur grande première ». Mais voilà, les choses ne se seraient pas passées comme espéré, et ce serait donc le sexe (ou l’absence de sexe) le chaînon manquant à la thèse de Gerrie Nel, l’élément déclencheur de la colère incontrôlable de Pistorius.
Mais comme les débats son clos, et qu’on n’en a pas parlé, de sexe, la pauvre juge Masipa est bien embêtée. Elle va devoir trancher en son âme et conscience sur la question de savoir si l’accusation a bien démontré la culpabilité de l’accusé sans qu’il subsiste le moindre doute. Si elle devait penser que les deux versions sont plausibles, bien que celle de l’accusation soit nettement plus probable, elle ne pourra pas condamner Oscar Pistorius. En tous cas, pas pour le meurtre (avec ou sans préméditation) de Reeva Steenkamp. En effet, le bénéfice du doute profitera à l’accusé. Elle pourra tout au plus le condamner pour homicide involontaire, détention et usage d’arme prohibée… Ou tout simplement l’acquitter …
Ce serait un choc, car je pense que dans son immense majorité, la population croit en sa culpabilité et souhaite qu’il soit condamné. Nous verrons bien… Nul doute en tous cas que le 11 septembre prochain la population sud-africaine tout entière sera suspendue aux lèvres de petite juge de la haute cour de Pretoria.
Et vous, si vous devez voyager en Afrique du sud pour affaires à cette période, je vous suggère de postposer votre voyage. Il n’y aura pas un chat dans les bureaux …







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