Tout avait commencé un soir du mois de février. La nuit était tombée sur Saigon. Nous étions, ma petite loupette et moi, tranquillement en train de diner, en partageant nos expériences respectives de la journée. Et soudain, Plouf ! Mais alors là, quand je dis « Plouf », c’est vraiment un énorme PLOUF ! Un bruit massif venu du dehors, comme celui d’un tremblement de terre. Nous avions couru dans le jardin pour voir si le sol s’était effondré, la piscine éventrée, une soucoupe volante ou une météorite tombée du ciel. Ou un autre truc du genre !

Mais non, rien de tout cela, apparemment. Tout semblait calme. Sauf quelques éclats de voix de l’autre côté du canal. Ah oui, pour que vous compreniez bien la situation, il faut que je vous explique : notre maison est adjacente à un petit canal qui rejoint le fleuve Saigon, quelques centaines de mètres en aval, lui-même affluent du Mékong. Nous sommes donc situés assez près de la mer, et ceci explique que le niveau des eaux du canal monte et descend avec les marées. Ce détail aura son importance dans l’histoire qui va suivre.

Donc, des bruits de l’autre côté du canal, disais-je. On en avait conclu que quelque chose de pas normal avait dû se passer là-bas, de leur côté. Mais comme c’était la nuit, qu’on n’y voyait goutte, et que tout semblait OK chez nous, nous étions rentrés tranquillement finir notre repas.

Et c’est le lendemain qu’on avait compris. C’était l’un des murs de notre jardin qui avait fait plouf ! La veille, dans la pénombre, nous ne nous en étions pas rendu compte car notre jardin est séparé du canal par deux murs parallèles, espacés de trente centimètres, et c’était le mur externe (celui le long de l’eau) qui s’était effondré.

C’était le tout premier mûr de notre compound à s’effondrer, mais bientôt d’autres allaient suivre, à commencer par ceux de nos deux voisins directs , celui de droite et celui de gauche. Leurs murs s’étaient craquelés en quelques jours, et puis : plouf aussi !

En cause apparemment, des travaux de dragage, mal maitrisés, qui avaient eu lieu récemment dans ce canal, et avaient eu pour conséquence que les terres sur lesquels sont bâtis les murs des jardins s’étaient érodées et que les murs des jardins des maisons jouxtant le canal avaient commencé à s’effondrer comme des châteaux de cartes, ou à s’affaisser.

Comme la plupart des maisons du compound appartiennent à la même propriétaire, ça avait été un peu la panique de son côté. Elle avait fait venir des jonques pour jeter de grosses pierres dans le canal, le long des berges, comme pour créer une sorte de brise-lame. Ensuite, profitant des marées basses lorsque le niveau de l’eau ne dépassait pas quelques centimètres, des ouvriers avaient entrepris de couler du bêton entre les grosses pierres pour les souder les unes aux autres, afin de créer un contrefort pour consolider les murs qui étaient toujours debout, créant ainsi une sorte de digue-embarcadère le long de ces murs, sur laquelle il était même devenu possible de marcher.  C’est ainsi qu’on pouvait apercevoir de temps en temps des gens qui venaient pécher devant notre jardin en se tenant debout sur cet embarcadère de fortune. On voyait leur tête dépasser au-dessus du mur restant de notre jardin, vu qu’il s’était déjà bien affaisé en son milieu, comme on peut le voir sur la photo ci-dessous.

De la sorte, il était donc devenu très facile pour des individus mal intentionnés d’accoster à marée haute et d’escalader le mur pour passer dans notre jardin.

Et c’était exactement ce qui s’était passé durant la nuit du vendredi 3 au samedi 4 février 2023. Des voleurs s’étaient introduits chez nous par le jardin et étaient repartis tranquillement par le même chemin sur leur embarcation amarrée le long du canal.

Ils étaient rentrés dans la maison en découpant un des carreaux de la porte vitrée de la terrasse. Notre système d’alarme qui fonctionne simplement par des détecteurs d’ouverture des portes ne s’était donc pas déclenché puisque les voleurs n’avaient pas ouvert la porte-terrasse : ils l’avaient découpée ! Et ce n’était que le matin qu’on avait découvert le pot aux roses.

La police était venue immédiatement. J’avais fait ma déposition dont je vous résume l’essentiel ci-dessous :

À 02h43 du matin, j’avais été réveillé par des bruits dans notre chambre. Je sais que c’était à 02h43, car j’utilise toutes les nuits une application qui analyse mon sommeil et enregistre les bruits, essentiellement mes ronflements, par petits clips de 9 secondes ». Les gars, pas discrets pour un sou, avaient fait assez de bruit pour me réveiller à moitié dans mon sommeil, et de fort mauvaise humeur de surcroît. J’avais cru que c’était ma douce et tendre qui faisait tout ce ramdam et lui avais intimé l’ordre d’arrêter sur le champ, avec tout le tact que l’on me connaît. Textuellement, je lui avais dit ceci (c’est enregistré !) : « Mais qu’est-ce que tu fous, bordel ? Arrête de faire tout ce boucan !» Je n’avais obtenu pour toute réponse qu’un grognement guttural, mais j’en avais déduit qu’elle avait compris le sens de mon message, et je m’étais immédiatement rendormi comme une souche. Ce n’était que le lendemain que, premièrement, j’avais constaté que mon laptop, posé normalement à côté de la TV avait disparu et, deuxièmement, que Catherine n’était pas là. Et puis, troisièmement, que ma sacoche, elle qui est normalement pendue à la poignée de la fenêtre à côté de mon lit, n’était plus là non plus.

Et c’est à ce moment que l’histoire du grognement guttural pendant la nuit m’était revenu en mémoire. Tout de suite, mon franc était tombé : j’avais compris que nous avions été cambriolés. J’avais dévalé les escaliers quatre à quatre et découvert la porte vitrée de la terrasse découpée. J’étais remonté dare-dare à l’étage, avais trouvé la Catherine endormie dans une autre chambre. Je lui avais demandé, premièrement, ce qu’elle faisait là et, deuxièmement, lui avais appris qu’on avait été cambriolés. Elle m’avait répondu, premièrement, que je ronflais la nuit et qu’elle en avait sa claque et, deuxièmement : « Comment ça, cambriolés ? »

Donc, en résumé au lieu d’enguirlander ma petite Loupette pour son ramdam, j’avais en fait engueulé les voleurs qui, après avoir fouillé le rez-de-chaussée et n’y ayant rien trouvé d’intéressant à voler, étaient montés à l’étage à la recherche de valeurs (bijoux, cash et appareils électroniques). Le reste ça ne les intéresse pas, dixit le flic qui prenait ma déposition et qui connaît apparemment très bien les agissements de ce gang de voleurs.

Ils étaient assez gentils finalement, ces voleurs, car ils avaient eu la politesse de bien vouloir jeter ma sacoche dans le jardin, avec mon portefeuille dedans, avant d’escalader le mur en sens inverse. Pour le même prix, ils auraient tout aussi bien pu le jeter dans le canal en s’en allant. Tout y était : mes cartes bancaires, ma carte d’identité, mon permis de conduire, etc. Tout sauf le cash, évidemment ! Mais quelques millions de dongs de perdus, c’est un moindre mal, n’est-ce pas ?

Moi, je dors avec un masque depuis 30 ans, depuis l’époque où nous habitions Shanghai. Nous avions alors des chantiers de construction partout autour de notre building, y compris la nuit, avec lumière crue et aveuglante donnant en plein dans notre chambre à coucher. Impossible de dormir sans masque dans de telles conditions ! Et je m’y suis tellement habitué que je ne peux plus m’en passer : encore aujourd’hui, je suis incapable de m’endormir sans masque sur les yeux, même dans l’obscurité la plus totale ! C’est pour cela que je ne les avais pas vus, les voleurs, quand je m’étais réveillé en sursaut la nuit. Par contre, eux, ils avaient dû très bien me voir car ils avaient surement une lampe de poche pour fouiller dans nos affaires. Mais, visiblement, je leur avais fait peur puisqu’ils avaient décampé avec leur maigre butin : seulement un laptop et un peu de cash ! J’étais pourtant une proie facile, à moitié endormi, avec mon masque sur les yeux ! Ils auraient pu facilement m’immobiliser, ou pire … Sur le coup ça, m’avait fait un peu rigoler, moi qui ne fait jamais peur à personne avec ma carrure de pain français. Mais les jours suivants, je n’avais plus rigolé du tout en y repensant. J’avais tout d’abord ressenti une impression très désagréable de violation de mon intimité, et puis aussi la peur, en me disant que ces gars allaient peut-être revenir le lendemain ou les jours suivants pour « finir le travail ». Eux ou d’autres, car c’est apparemment un véritable gang qui opère dans le quartier selon le même modus operandi !

En outre, trois jours plus tard Catherine s’envolait pour la Belgique, un voyage prévu de longue date. Je m’étais donc retrouvé seul dans notre grande maison et là, je dois dire que j’avais vraiment flippé !  J’avais peur par-dessus tout de me retrouver à nouveau seul, la nuit, à la merci de ces voleurs. Il parait qu’il ne recourent jamais à violence, mais quand même. Donc, j’avais décidé de fermer la porte de ma chambre à clé. « Allez partout dans la maison, si vous revenez Messieurs les voleurs, et prenez ce que vous voulez, mais, s’il vous plaît, ne rentrez plus dans ma chambre ! », c’est ce que je me disais dans ma tête. Alors, pour éviter de me retrouver à nouveau piégé, j’avais eu l’idée astucieuse de placer les nuits un tabouret, juste derrière la porte de la chambre, avec un plateau de garçon de café en aluminium en équilibre instable sur le rebord, prêt à tomber par terre avec un grand fracas, pour me réveiller et les effrayer, si d’aventure des voleurs poussaient à nouveau la porte de la chambre. Et j’avais emprunté à nos gardiens du Maharajah de Jaïpur un de leurs Lahti (= bâton en bois, en langue hindi) dont je comptais bien me servir pour vendre chèrement ma peau si le fracas du plateau tombant par terre ne les avait pas complètement effrayés (voir photo ci-contre).

Mais, heureusement, aucun voleur n’était revenu. Notre mur craquelé et affaissé, ou ce qu’il en restait, avait fini par être abattu par la propriétaire et un nouveau mur bien plus haut, avec des fils de fer barbelés au-dessus, avait été reconstruit à la hâte. Mais pendant les quelques semaines des travaux, nous étions plus que jamais à la merci des voleurs, surout les nuits. Notre jardin donnant directement sur le canal, sans plus aucune protection, comme vous voyez sur la photo ci-dessous, tout le monde pouvait donc accoster et venir librement se promener chez nous !

Nous avions donc pris la décision d’engager un gardien de nuit pendant cette période de travaux. D’ailleurs, renseignements prix dans le voisinage, la plupart des habitants du compound dans la même situation que nous (càd les maisons jouxtant le canal) disposaient déjà d’un gardien de nuit. Sauf nos deux voisins directs : à gauche c’est un Belge, néerlandophone, marié à une Vietnamienne. Sa belle-famille s’est installée chez eux, et le beau père est apparemment de corvée sécurité toutes les nuits. Donc c’est lui qui veille. Ce gars (le flamand, pas le beau-père) est un fanatique de la sécurité. Il a des caméras de surveillance partout, à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison, des alarmes, des détecteurs de mouvement, et même un contrôle d’accès par code pin pour rentrer dans la maison. Dans son jardin, il a une demi-douzaine d’oies qui s’excitent bruyamment au moindre bruit, donc je comprends qu’il n’ait pas besoin de gardien. A droite, ce sont des Hollandais, qui ont déjà été cambriolés une fois (exactement le même procédé que nous) et ont renforcé, à leurs frais, toutes leurs portes et fenêtres avec des barres métalliques. Et ils ont un chien de garde qui aboie beaucoup. Ils ne veulent pas de gardien de nuit dans leur jardin.

Par contre, nous, nous n’avons ni oies ni chien de garde, mais seulement deux chattes sud-africaines, très amicales, ce qui n’aide pas pour la sécurité. Donc, nous avons finalement décidé de conserver le gardien de nuit, même après la reconstruction du mur. Ce n’est pas spécialement gai d’avoir un gars qui patrouille dans le jardin de 6 heures du soir à 6 heures du matin, mais en fait, c’est un garçon très discret et vraiment très agréable de compagnie. Je pense qu’il ne ferait pas de mal à une mouche, mais sa présence nous rassure quand même.

Mais c’est quand même un comble, non ? Nous qui avons vécu 10 ans à Johannesburg, réputée la capitale mondiale du crime et de la violence, et n’avons jamais eu le moindre souci de sécurité, et voilà que nous sommes victimes d’un cambriolage avec effraction à peine 6 mois après notre installation à Saigon !

Bah ! Ne vous inquiétez pas : on garde le moral et on se dit que les voleurs ont bien dû se rendre compte que nous n’avions, somme toute rien de vraiment précieux chez nous, malgré notre grande maison pleine de souvenirs de nos voyages, à comparer avec les nombreuses personnes ici qui gardent chez elles de véritables fortunes en dollars et en bijoux de famille dans leur coffre, ou cachés sous leur matelas.

Il n’y a plus qu’à espérer que nos voleurs auront passé le message à leurs copains pour qu’on ne soit plus amenés à connaître ce genre de désagrément 😊

Une réponse à « Cambriolage à Saigon »

  1. Difficile de poster mon commentaire j’ai oublié le mot de passe….. ?? Envoyé à partir de Outlook pour Androidhttps://aka.ms/AAb9ysg ________________________________

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