
Nous sommes en voiture. Je n’aime pas beaucoup la voiture, et surtout pas cette route-là. C’est la quatrième fois en une semaine que nous y allons, toujours pour la même chose. Je ne suis pas bien. Mes reins me font atrocement souffrir. J’ai l’impression que mon corps est pris dans un étau. Mais cette fois, c’est différent. Je suis au bout du rouleau. Et à l’avant, il conduit très doucement, comme s’il voulait retarder encore un peu l’échéance. Et il sanglote en conduisant. Je sais qu’il s’efforce de retenir ses larmes, mais je l’entends qui renifle. J’ai bien compris pourquoi nous y allons. C’est mon dernier voyage, et c‘est pour cela qu’il pleure.
« Il », c’est mon humain préféré. Je dis humain car il parait que c’est leur nom, mais pour moi, c’est juste un gros chat. C’est lui qui prend soin de moi le plus souvent. Il me cajole, il me dorlote. Toujours premier lever pour nous nourrir, Ciboulette et moi, et dernier couché pour notre friandise du soir.
Nous venons juste d’arriver en Belgique, du Vietnam. Vous parlez d’un changement pour Ciboulette et moi. Ciboulette, c’est ma demi-sœur. Elle, elle est tout à fait noire, comme une panthère, et moi presque toute blanche. On ne peut pas trouver plus sud-africain, n’est-ce pas ? Là-bas, à Saïgon, nous habitions dans une grande maison avec un beau jardin. Mon moment préféré de la journée, c’était le matin tôt quand il descendait à la cuisine. Avant de nous nourrir, nous faisions le tour du jardin qui encercle la maison. Quand nous arrivions dans le long passage étroit, à l’arrière de la maison, je galopais à toute vitesse. On disait qu’on faisait la course avec Ciboulette. Mais c’était toujours moi qui gagnais ! Et au bout du passage étroit, près de la piscine, il y avait mon arbre préféré : un bel arbre du voyageur avec son tronc en arc de cercle. Je grimpais le plus haut possible, entraînée dans mon élan et j’y faisais mes griffes avec frénésie. Il me disait : « Allez Nala ! Gratte, gratte, gratte, Fi-fille » !! Puis, nous rentrions à l’intérieur et il nous donnait notre poisson. Miam, que c’était bon ! Je me dépêchais pour finir la première, puis je poussais Ciboulette du museau pour finir sa gamelle !
Ensuite, je montais avec lui dans la salle de bain pour qu’il me fasse couler de l’eau du robinet. Et puis, j’allais m’étendre de tout mon long, sur le dos, les pattes en l’air, sur son beau tapis rouge. Et la bagarre commençait. Il appelait ça : « règlement de compte à Ok Corral ». Il renversait le tapis sur moi, me chatouillait le ventre et moi je le mordillais et le griffais. Pour jouer bien sûr, mais j’étais tellement prise dans le feu de l’action que, parfois, c’était jusqu’au sang. Mais ce n’est pas cela qui l’arrêtait. Et à la fin, le tapis était dans tous les sens. On aurait dit un champ de bataille !
Le soir, je guettais le moment de son retour du bureau près du portail du jardin. Je frétillais de la queue rien qu’à entendre la voiture approcher. Et quand il me prenait dans ses bras, je lui léchais le bout du nez, et même les lunettes ! Il me disait « Beurk, tu pues du bec ! », mais il me laissait quand même continuer. Puis, il me collait contre son oreille pour entendre mon petit moteur tourner à plein régime.
Les jours où il restait à la maison pour travailler, j’adorais me coucher sur son bureau, tout près de son laptop, ou carrément sur son clavier. Alors il me repoussait en me faisant glisser ! C’était drôle !! Et dès qu’il s’absentait une seconde, pour aller à la toilette ou n’importe où, plouf ! je sautais sur son siège pour faire mon pain sur le coussin ! C’était bien chaud et ça sentait bon son odeur. J’adore son odeur, je crois que c’est le plus beau parfum du monde !
Auparavant, quand on habitait en Afrique du Sud, c’était Luna qui s’occupait le plus souvent de moi. Luna c’est ma « Sista » comme je dis. « Sista », ça vient de Sister, et ça veut dire sœur en slang sud-africain. Je l’appelle comme ça car c’est un peu ma grande sœur, Luna : c’est elle qui m’a choisie à la S.P.A. de Johannesbourg ! Et nous avons été toutes les deux adoptées dans cette famille. Ça crée des liens !! Elle jouait beaucoup avec moi et elle adorait me prendre en photo. Je pense qu’elle doit avoir 10000 photos de moi sur son téléphone ! Puis, un jour, elle est partie habiter ailleurs, et nous sommes restés, Ciboulette et moi, avec nos deux humains.
Le voyage du Vietnam en Belgique a été super long et très éprouvant. Mais j’avais bien récupéré et je m’étais bien adaptée dans l’ensemble, même si ce n’est qu’un appartement ici. Il est quand même assez chouette, je trouve. Et il y a un très beau balcon ! De là, on surplombe les fermes et la campagne environnante. J’adore ! J’ai toujours bien aimé être en hauteur ; j’ai l’impression de dominer le monde ; je suis la reine Nala ! Et j’avais déjà trouvé plein d’autres petits coins sympas dans cet appartement. Je m’y sentais comme un poisson dans l’eau.
Ce n’est vraiment pas de chance que ça m’arrive maintenant. Il venait juste d’arrêter de travailler pour prendre sa retraite. Du coup, il avait beaucoup plus de temps à me consacrer. J’aimerais bien rester encore un peu… Surtout que, dans trois mois, nous allions retourner dans notre maison en Afrique du Sud pour passer l’été là-bas. Oh, comme j’aurais aimé la revoir, notre maison, et le jardin là-bas. Et aussi revoir mon pays.
Ciboulette aussi va être tristounette quand je ne serai plus là. Même si on se chamaille assez souvent, je suis sûre que je vais lui manquer. J’adore me cacher derrière des meubles ou des portes et sauter sur elle quand elle passe pour l’effrayer. À chaque fois, elle sursaute, et parfois elle me souffle dessus ou grogne sur moi, mais c’est pas grave, je sais qu’elle ne m’en veut pas vraiment.
Je suis à l’arrière de la voiture. Elle me caresse doucement. Elle a laissé la porte de la cage ouverte pour pouvoir me caresser en roulant. Elle sait bien que je ne m’échapperai pas de la cage. Je n’en ai pas la force. Je n’ai plus la force de rien. « Elle », c’est ma Maman. Pas ma vraie Maman, bien sûr ; c’est ma Maman humaine. Elle aussi est très gentille avec moi. Elle a une voix très douce et elle sourit toujours en parlant ; on le sait même sans la regarder. Enfin, presque toujours, car parfois elle me gonde. Surtout quand je grimpe sur les meubles.
Je me suis battue comme une vraie petite lionne sud-africaine pour essayer de m’en sortir. C’est déjà ma quatrième crise rénale en trois ans, mais cette fois c’est trop dur. Celle d’avant, on était encore au Vietnam. Il était rentré de voyage précipitamment pour venir me chercher à l’hôpital et me reprendre à la maison. Ce soir-là, il m’avait laissée dormir dans son lit. Ça m’avait boosté le moral et au milieu de la nuit, je m’étais levée. J’avais eu soudain envie de boire et de manger, comme ça tout d’un coup. Et je m’étais mise à ronronner près de son oreille. J’étais sauvée. Je suis sûr que c’est lui qui m’avait sauvée avec son amour. Et cette fois-ci, j’ai bien cru que ça allait marcher de nouveau. Mais non … pas cette fois-ci. Je suis triste. Je suis encore plus triste pour lui que pour moi … Je suis désolée de n’avoir pas pu surmonter cette crise, pardonne-moi, mon gros chat !
Voilà, nous sommes arrivés. Nous descendons de voiture. Je suis dans les bras de ma maman. Elle m’a emmaillotée dans ma petite couverture blanche que j’adore. La porte du cabinet médical s’ouvre. La dame nous fait entrer. Elle me prend délicatement des bras de ma maman humaine. Elle me caresse doucement. Elle leur parle un peu. Je sens beaucoup de bienveillance en elle. Elle m’aime bien, je crois. C’est la quatrième fois qu’elle me voit en si peu de temps. Elle commence à me connaître. C’est calme. Entre eux, tout est entendu. Je suis calme aussi. Je sens une petite douleur dans la cuisse. La dame me masse doucement à l’endroit où la seringue m’a piquée. Ma Maman me serre fort et m’embrasse, les yeux embués. Puis, c’est lui qui s’approche de moi. Il a mis son nez tout contre ma truffe. Nos yeux ne se quittent pas. Je voudrais lui lécher le nez une dernière fois, mais c’est trop dur. Ma bouche est toute sèche, ma langue est pâteuse. Ça me fait mal. Je m’avance d’un millimètre vers lui. C’est tout ce que j’arrive à faire. Et soudain, la digue cède et un torrent de larmes se déverse. Il est secoué de sanglots. Je vois qu’il essaie de se contrôler, mais n’y arrive pas. Ses larmes coulent sur moi comme une fontaine. Entre deux sanglots, il marmonne des mots que je ne comprends pas. Oh ! Ne pleure pas, mon chéri, il ne faut pas pleurer.
Tout devient flou autour de moi et mon corps flotte comme dans la ouate. Je me sens bien, très bien même. J’aimerais bien qu’il puisse se sentir aussi bien que moi en ce moment, qu’il puisse lâcher prise, laisser couler, ne plus penser qu’au bonheur de la vie que j’ai vécue, et à tout l’amour que j’ai reçu et que j’ai donné.
Maintenant, je sens que c’est le moment du départ. Je voudrais juste pouvoir leur dire des mots d’humains, comme « merci » ou « je vous aime ». Ou adieu…


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